Le futur de la formation n’est pas le digital que l’on croit.

On nous le répète en boucle, le futur de la formation est digital. Pourquoi affirme-t-on cela ?

a) C’est Apple qui le dit donc ça doit être vrai

b) Dans Retour vers le futur 4 il y a des écoliers qui ont des casques de réalité virtuelle sur la tête

c) Sortir ce genre d’affirmation est facile et fait bien dans l’air du temps (surtout dans des post Lin).

d) Toutes les réponses ci-dessus

Mon point de vue est que nombreux sont les activateurs d’éoliennes prêts à relayer des affirmations péremptoires sorties tout droit de sociétés dont le métier est de vendre des solutions de digital learning (ou des études colloques, petits déjeuners et autres articles sur le sujet).

Et pourtant, s’ils avaient raison ?

Ptet ben que oui, ptet ben que non. Ils ont raison mais aussi tort. Je détaille.

Le futur digital est moins bien que le présent humain.

Ils ont tort si par digital on entend des modules elearning, des applis de battle de connaissances, des gadgets d’animation de cours. Ces « innovations » ne reposent sauf exceptions sur aucune recherche vraiment sérieuse en sciences cognitives et sont incapables de prouver les gains en efficacité qu’elles sont censées produire. Elles arrivent sur le marché juste car il est relativement simple de les développer et de les vendre. Pour vendre une solution digitale misez sur un petit effet wahou qui convainc les décideurs sans culture technique pédagogique et calez vos fonctionnalités sur la vraie préoccupation des organisateurs de formation : leurs contraintes logistiques, administratives et budgétaires. Les contenus de formation digitale qui se vendent bien sont faciles à déployer, traçables et coutent peu à la personne (en apparence).

Le problème c’est qu’elles ne marchent pas très bien. Enfin beaucoup moins bien qu’une formation avec un animateur pour une raison simple, l’animateur a une supériorité dans la capacité à s’adapter à son public or adapter son discours et sa méthode d’enseignement est le facteur le plus important pour réussir une formation.

Evidemment il y a des contenus qui sont excellents, bien calibrés et permettent une interaction immersive. On peut arrive à un état de flow avec du elearning… mais c’est tellement rarement et ces contenus coutent souvent très chers. En pratique les apprenants se voient servir du module au kilomètre souvent inadapté, sans saveur ni connexion avec son quotidien et qui périmera très vite.

En clair, les contenus digitaux sont biens, très biens ou super mais à iso-budget toujours moins super qu’un cours avec animateur. C’est une version dégradée de la meilleure formation possible. Peut-on se satisfaire d’une version moins bonne que ce qu’on sait faire aujourd’hui. C’est cela l’avenir de la formation ? Des contenus en boite, industrialisés, standardisés, moins bons que le fait-maison ?

Le futur de la formation est bien digital

Réfléchissons et identifions ce que le digital peut faire qu’un enseignant ne peut pas et dégainons deux termes qui font buzz, Big Data et intelligence artificielle.

Nous avons dit que les modules elearning actuels sont moins efficaces qu’un cours présentiel notamment car l’enseignant s’adapte à ses élèves. Il est à leur écoute, disponible et en même temps décrypte instantanément des signaux non verbaux d’interrogation ou de lassitude. L’intelligence sociale lui permet de piloter sa classe. Pourtant c’est justement sur ce point que la technologie peut l’aider et faire la différence.

En effet face à sa classe il ne peut pas se concentrer sur tous les élèves et surtout il ne peut pas suivre ce qu’ils font en dehors de la classe. Et même s’il le pouvait il ne pourrait traiter toutes les informations reçues.

Un algorithme sait collecter et traiter des masses d’informations gigantesques et les analyser pour détecter des comportements d’apprentissage vertueux et les systématiser, orienter les apprenants vers les bonnes pratiques en prenant en compte les biais individuels.

Le digital est capable de collecter tous les comportements des apprenants à la fois les clicks et les temps passés sur chaque morceau de ressources en ligne mais aussi résultats aux tests et exercices à tous moments.

Dans ce cadre les outils utilisés dans les animations regagnent de l’intérêt car ils deviennent des collecteurs d’information. Intrusif mais redoutablement efficace le digital permet de faire émerger un responsive learning qui sera un outil pour les enseignants comme les étudiants.

Car la clé du digital est là. Il ne s’agit pas de chasser l’enseignant et de gaver l’apprenant mais d’augmenter les capacités de l’enseignant qui conserve ses prérogatives et donner une plus grande autonomie et liberté pour l’apprenant car le corolaire du responsive learning et l’abandon du « one size fits all », c’est-à-dire du même module elearning imposé à tout le monde niant les différences de niveaux, d’objectifs et de profils d’apprenant.

Le digital doit se faire avec les enseignants et les apprenants pas de façon hors-sol. L’évolution vers le responsive learning se fera dans le temps, elle a déjà commencé avec des tests de positionnement donnant lieu à un travail différencié souvent en pré requis d’actions présentielles, progressera avec de la mesure d’écart puis glissera vers de l’analyse descriptive pour identifier comment adapter les actions et parcours et aboutira à du prédictif de plus en plus précis.

Apprendre par l’échec

Aujourd’hui les entreprises commencent à abandonner les parcours « tout digital » au sens d’un empilement de modules elearning déconnectés les uns des autres et dans une approche niant les spécificités des apprenants. Certains clients ont vécu des échecs cuisants. Ils ont mis en place des dispositifs censés économiser de l’argent et qui se sont révélés extrêmement couteux car inefficaces. Beaucoup de temps perdu et d’opportunités manquées.

Ajoutons un risque de conformité : une banque m’a confié que 30% des collaborateurs n’avait pas réalisé les 7 heures de elearning qu’on leur avait imposé dans le cadre de l’obligation de formation de la Directive sur le Crédit Immobilier car submergés de modules dont ils ne percevaient pas l’intérêt.

Certes, certains clients persévèrent dans la voie du 100% elearning et en plus des 7 heures de DCI ont ajouté cette année 5 à 8h de elearning pour répondre à l’obligation de formation de la Directive Distribution Assurances. Mais gageons que dans un an ils verront enfin la lumière et comprendront que 15h de elearning à ingurgiter en plus des autres modules de conformité ou de découverte produits… conduit à une démotivation et une destruction de valeur même si le compte de résultat fait ressortir de belles économies budgétaires sur le papier.

Faire émerger un langage, faire naître un dialogue

Bâtir un modèle d’apprentissage blended dirigé vers du prédictif est beaucoup plus complexe qu’implanter des modules elearning sur un LMS.  

Plus complexe car le modèle doit permettre une individualisation des apprentissages. Le degré le plus bas qui consiste à tester un apprenant pour lui donner accès ou non à une ressource n’est satisfaisant que s’il prévoit une ressource B pour ceux qui n’ont pas besoin de la ressource A. Rapidement on comprend qu’un modèle responsif ne se limite pas à un choix binaire mais est multifactoriel et doit donc accepter une infinité d’usages possibles des ressources de formation.

Pour que ce soit possible il s’agit notamment de définir les caractéristiques de chaque ressource permettant à l’algorithme de définir si elle est adaptée ou non à un apprenant donné. Chaque ressource doit être accompagnée d’une étiquette permettant de décrire son contenu mais aussi son niveau de difficulté selon plusieurs thématiques pour calibrer les populations qui peuvent l’utiliser, ses méthodes d’apprentissage pour définir les profils d’apprenants auxquels elle va correspondre. Décrire le contenu d’une ressource implique l’émergence d’un langage standardisé qui n’existe pas encore.

Le principe du responsif c’est d’orienter les apprenants vers les ressources qui répondent à leur besoin et façon d’apprendre de façon dynamique. Cela implique aussi de pouvoir juger de la réalité de l’efficacité des ressources. Cela signifie que les étiquettes accrochées aux ressources doivent avoir des informations « a priori » issues du producteur mais aussi un espace vide pour que le modèle puisse y inscrire les valeurs définies par les pratiques constatées par les apprenants. Par exemple si cette ressource affiche une absence de pré-requis en termes de connaissances en finance mais l’usage indique que seuls ceux qui ont eu en amont des scores supérieur à 70% à un test en finance tirent le plus grand bénéfice de son utilisation, elle ne devrait pas être accessible par les néophytes. Le modèle va corriger l’étiquette en conséquence.

Vous l’aurez deviné si les ressources ont leurs étiquettes autour du cou, les apprenants aussi et même si le profilage des apprenants est contextualisé à une action de formation donnée à un moment donné il convient de renforcer les garde-fous sur le stockage et l’exploitation de ces données.

Qui a les moyens du responsif ?

Arriver à un modèle de responsive learning est possible à petite échelle dans des dispositifs intégrés axés vers des objectifs clairs. Définir un dispositif universel avec de nouveaux standards pour intégrer des ressources de façon ouverte est clairement différent.

Au sein de Bärchen, notre dispositif fermé centré sur l’obtention de la certification AMF nous permet de travailler sur un modèle responsif. Notre track de plus de 30 000 apprenants dont nous conservons les usages en ligne (anonymisés) nous permet déjà de construire des modèles descriptifs et nous envisageons de tester les premiers pas d’un modèle prescriptif simple. Demain nos apprenants bénéficieront d’une orientation à chaque étape leur permettant de comprendre les améliorations possibles en termes de ressources mais aussi de méthodes de travail à privilégier. Construire et animer un tel dispositif est un investissement couteux mais accessible aux organismes qui forment de nombreux apprenants.

En revanche construire un nouveau standard de ressources de formation en ligne et présentiel s’interconnectant autour d’un LMS de génération « responsive » n’est à la portée d’aucun organisme en France. Seuls des établissements de type Gafa ou un consortium d’acteurs de la formation unissant leurs forces sera capable de faire émerger de telles solutions avec le risque qu’elles ne soient pas si ouvertes que cela.

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